Les traditions orales et l’écrit, Étude d’un cas : le Livre des rois de Ferdowsi

Par Armaghan Esbati

Le Livre des rois, appelé Shâhnâmeh en persan, a été composé aux alentours de l’an 1000 par le poète iranien Abolghassem Ferdowsi (940-1020). Lorsque Ferdowsi a décidé de composer ce livre, les Iraniens avaient déjà l’expérience de l’écriture depuis des centaines d’années et l’avaient même expérimentée de façon professionnelle dans le domaine littéraire, en transcrivant leurs traditions et surtout leur histoire sous la forme du Khodây-Nâmeh (Livre des Souverains).Toutefois, après la conquête arabe au VIIe siècle, les Khodây-Nâmeh n’étaient plus disponibles, puisqu’ils ont été fragmentés et cachés par peur des Arabes. Le peuple iranien a tout de même continué, comme n’importe quel peuple, à transmettre son passé et ses traditions par voie orale.

Shâhnâmeh (XVI ème siècle)

Shâhnâmeh (XVI ème siècle)

Après presque quatre siècles de domination arabe, la première dynastie purement iranienne, nommée Samanides, a pris le pouvoir au Xe siècle. Il s’agissait là d’une occasion unique pour les intellectuels de parler des traditions persanes. C’est dans cette condition que Ferdowsi a commencé son travail.

Très sérieux, il a travaillé pendant 35 ans sur son œuvre et a composé en tout 60 000 distiques.

Dans son œuvre, il raconte l’histoire des Iraniens depuis la création du monde jusqu’à la conquête arabe en passant par différentes dynasties réelles, légendaires et mythiques, et en créant ou recréant les personnages du vaste folklore iranien.

Pour écrire toutes ces histoires, Ferdowsi a utilisé différentes sources écrites et orales. Parmi les sources écrites, il a profité des autres livres des rois déjà existants et des Khodây-Nâmeh dont il cherchait ici et là les fragments. Le parcours de Ferdowsi pour écrire les traditions orales de son peuple est comme le parcours de la plupart des collecteurs des traditions orales : « Ils recueillaient lesdites paroles non pas directement dans des discours parlés, mais dans d’autres textes écrits » (Ong, 2014, p. 37).

Ferdowsi avait l’intention de dédier son œuvre au roi samanide, mais, par malheur, il termina son œuvre sous le règne d’une autre dynastie, cette fois turco-iranienne.

Pendant deux siècles, même les poètes iraniens ont écrit de mauvaises critiques, surtout sur le contenu du Shâhnâmeh, par peur des Arabes. Cependant, malgré l’inattention des élites iraniens et des rois de l’époque, qui étaient tous sous l’influence des Arabes, le peuple iranien a aimé immédiatement le Livre des rois.

Ces récits sont intéressants pour le peuple iranien non seulement parce qu’ils racontent les traditions et le passé d’un grand peuple, mais aussi parce qu’ils parlent du courage et de la bravoure de ce peuple. Le plus important sujet du Livre des rois est le patriotisme et la défense du pays contre le mal.

D’autre part, toutes les histoires de ce livre se terminent tragiquement, ce qui est en quelque sorte en harmonie avec l’histoire du peuple iranien, marquée par plusieurs invasions consécutives. Ce livre n’est pas loin non plus du chiisme, la religion des Iraniens, basée sur l’oppression faite à la famille du prophète Mahomet après sa mort.
Le peuple va si loin dans l’oralité à la base de cette œuvre que les gens racontent même les histoires sur la rencontre du personnage légendaire, Rostam (le personnage le plus populaire du livre) avec le premier imam des chiites, Ali.

C’est de cette manière, grâce au Livre des rois, que nait la forme artistique du naqqâli. Le naqqâli est l’acte de raconter les récits épiques dans les cafés traditionnels en Iran. Le naqqâl (le conteur) choisit une grande partie de ses récits parmi ceux du Livre des rois. Il les raconte dans ses propres mots en prose, récitant certaines parties en vers dans les mots de Ferdowsi.

Le naqqâl raconte son histoire et les spectateurs enthousiastes, buvant leur thé, l’écoutent. Conteur d’expérience, le naqqâl sait arrêter le récit au bon moment, incitant les gens à revenir le lendemain pour écouter la suite.

Parfois, un seul récit dure 40 nuits (Oliaei, 2010). Normalement, les gens connaissent déjà le reste de l’histoire, mais c’est vraiment l’art du naqqâl qui les pousse à revenir au café.

L’autre tradition orale liée au Livre des rois est le Varzesh-e pahlévâni, le sport antique iranien encore pratiqué de nos jours.

Peinture de café

Peinture de café

Ce sport consiste en une série de techniques de culturisme, de gymnastique et de lutte accompagnées par le rythme du tombak (instrument de percussion à excitation digitale originaire d’Iran). Il est normalement pratiqué dans une zourkhâneh, une place à l’architecture particulière. Les pratiquants de ce sport sont appelés des Pahlévânes (littéralement « athlètes »).

Les Pahlévânes

Les Pahlévânes

Les origines mythiques de ce sport sont basées sur les récits du Livre des rois. Les Pahlévânes mythiques de cette épopée se battaient contre les forces du mal. Parfois, le résultat d’une guerre et éventuellement le destin d’un peuple était déterminé par un combat à mains nues, connu sous le nom de Kochti guéréftane (la lutte).

Le Pahlévâne légendaire du Livre des rois est Rostam, qui sauvait constamment l’Iran des forces du mal. Ainsi, les athlètes de la zourkhâneh veulent être comme Rostam, avec les mêmes forces physiques légendaires et les mêmes forces morales.

Dans la zourkhâneh, le morched (le meneur) dirige les exercices et les rythmes à l’aide de chants épiques souvent tirés du Livre des rois. Le meneur appelle les athlètes par les noms des personnages du livre, et on trouve des tableaux représentant des scènes épiques du Livre des rois ou des vers de Ferdowsi sur les murs de la zourkhâneh.

Shâhnâmeh (XXI ème siècle)

Shâhnâmeh (XXI ème siècle)

Le Shâhnâmeh-khâni est un autre genre de déclamation et de lecture du Shâhnâmeh, différent du naqqâli.

Le Shâhnâmeh-khâni se distingue du naqqâli, puisqu’il s’agit d’une pratique réalisée par une ou plusieurs personnes. De plus, le naqqâli est un art plutôt masculin pour les spectateurs masculins, tandis que le Shâhnâmeh-khâni peut être pratiqué par les femmes également, pour n’importe quels spectateurs, femmes ou hommes. Dans le Shâhnâmeh-khani, on ne voit pas les mots et les gestes exagérés du naqqâli. Il est normalement accompagné par la musique traditionnelle iranienne.

À cause du déclin des cafés traditionnels en Iran et de la tradition bien particulière de la formation des nouveaux naqqâls, le naqqâli est en voie de disparaître. Le Shâhnâmeh-khâni a quant à lui un parcours différent à cause de sa nature plus moderne et plus adaptée à la vie d’aujourd’hui.

Cette tradition est très à la mode chez la nouvelle génération iranienne, surtout parmi les jeunes parents soucieux de préserver le contact de leurs enfants avec leur passé.

Ces trois principales formes de l’oralité, nées grâce au Livre des rois, constituent des exemples particulièrement intéressants d’interactions entre l’oralité et l’écriture. Le Livre des rois, un écrit basé sur les traditions orales et donnant lui-même naissance à d’autres traditions orales, nous montre que les textes littéraires n’ont jamais été un obstacle à la création de l’oralité.

En fait, comme l’a écrit Jules Mohl, iranologue et traducteur du Livre des rois :

Il est certainement arrivé bien souvent qu’un poète ait tenté de créer une épopée sans avoir une tradition nationale à lui donner pour base ; mais, dans ce cas, son poème a toujours été repoussé par le peuple. La beauté du langage et de la conception a pu donner à ces poèmes de la valeur aux yeux des lettrés et des écoles ; mais elle n’a pu suffire à les rendre populaires, et c’est la seule et véritable pierre de touche pour tout poème épique. S’il est adopté par le peuple et chanté sur la place publique, on peut être sûr qu’il repose sur des traditions réelles, et qu’il n’a fait que rendre, sous une forme plus parfaite, à la masse de la nation ce qu’il lui avait emprunté. (Préface, Mohl, 1826)

Bibliographie

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